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23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 21:03

« Maintenant nos fidèles nous critiquent. Ils veulent que nous leur trouvions des vols et des visas pour partir, des maisons pour les accueillir dans les autres pays. C’est impossible ! Un État ne peut pas faire cela. Et l’Église non plus. » Le patriarche chaldéen de Bagdad, Mgr Louis Raphaël Sako est très inquiet. Comme si rien de ce qui était entrepris aujourd’hui pour trouver des solutions au drame des migrants n’arrivait plus à le convaincre.

Ni les nouvelles politiques d’immigration européennes, de plus en plus confuses (Aleteia), ni la grande mobilisation de tant d’Églises sœurs du Vieux Continent, ni même les nouveaux scénarios de guerre qui se profilent à l’horizon, n’arrivent à effacer ce sentiment d’inquiétude et de désarroi qui le ronge, lui et tant d’autres pasteurs des Églises d’Orient. Mgr Sako livre à Vatican Insider sa nouvelle analyse de la situation actuelle :

Mgr Sako : Vendredi dernier, à la cathédrale chaldéenne, j’ai rencontré tous les chefs des Églises présentes à Bagdad, des religieuses et des prêtres. On se demande, après quatre années de guerre en Syrie et plus de 12 années de conflits et massacres en Irak, pourquoi tant de mouvements aujourd’hui, alors qu’on a laissé la situation se gangréner pendant tout ce temps. Cette dynamique cache quelque chose. Je suis inquiet.

Vous pensez aux réfugiés ? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus ? Qu’on leur ouvre les portes ou qu’on les leur referme ?
Mgr Sako : On ne peut aborder cette question de manière sentimentale et superficielle. Il faut du discernement. Les seules solutions durables sont celles qu’il est possible de réaliser sur place. Et les mettre en place demande du temps, et beaucoup de patience. Mais ce n’est pas ce qui intéresse les chefs des nations et les organismes internationaux. Eux, ils préfèrent naviguer sur la vague des émotions du public.

Certains proposent d’accueillir d’abord les réfugiés chrétiens et ceux des minorités religieuses persécutées…
Mgr Sako : On ne peut pas faire cela. Cela deviendrait un problème pour nous aussi, et ferait le jeu de tous ceux qui veulent donner une justification religieuse aux guerres. Tous ceux qui disent, d’un côté comme de l’autre, que les chrétiens ne peuvent pas rester ici. Les pays européens ont le devoir d’accueillir les personnes démunies, indépendamment de leur religion. Ils doivent aussi éviter d’agir à l’aveugle, et ne pas aider ceux qui jouent avec la peau des chrétiens.

À quoi faites-vous allusion?
Mgr Sako : Il y a des agences et des groupes qui aident les chrétiens à s’en aller. C’est leur mission : pousser les chrétiens à l’exode, un exode qu’ils financent ! Leur travail est d’inciter les chrétiens à quitter leurs pays, et ils le disent clairement. Ils présentent leur travail comme une activité bienfaitrice visant à aider les persécutés. J’ignore quelle est leur stratégie. Qui sait, quand ces pays se seront débarrassés de tous les chrétiens, il sera peut-être plus facile de faire éclater d’autres guerres, de vendre et de tester de nouvelles armes. Ces phénomènes sont à étudier, ce ne sont pas des histoires !

Mais comment arrêter ces pères et mères de famille qui veulent donner à leurs enfants l’espérance d’un avenir ?
Mgr Sako : Nous, nous n’arrêtons personne. Cela serait injuste et en plus impossible ! Mais nous ne pouvons pas non plus les pousser à fuir. Maintenant nos fidèles nous critiquent. Ils veulent que nous leur trouvions, nous, des vols, des visas pour partir, ainsi que des maisons pour les accueillir dans les autres pays. C’est impossible ! Un État ne peut pas faire cela. Et l’Église non plus. Une communauté chrétienne, qui est née sur ces terres ne peut se mettre à organiser les voyages de l’exode qui marqueront son extinction. Ce choix de partir, nous pouvons le respecter comme choix personnel, mais nous ne pouvons pas, nous, l’instiguer.

Il y a donc des gens qui demandent aussi aux Églises d’organiser cette fuite en masse…
Mgr Sako : Cela signifie qu’on court maintenant le risque réel qu’il n’y ait plus de chrétiens au Moyen-Orient, en Irak, en Syrie. En ce moment, toute déclaration ayant pour effet d’inciter nos gens à fuir est irresponsable. Ne parlons pas sans avoir d’abord tenu compte de tous les facteurs et des éventuelles conséquences de nos paroles qui peuvent être mal interprétées.

Certains disent que l’ouverture soudaine aux immigrés répond aussi à des calculs économiques. Est-il question de cela aussi ?
Mgr Sako : J’entends dire par là qu’ils veulent des jeunes, qu’ils ne veulent ni vieux ni malades. Et sur cette ligne, les gouvernements, de gauche comme de droite se rejoignent. Je trouve cela étrange. Je peux confirmer que les personnes déplacées ne sont pas les seules à partir. D’après les prêtres que je rencontre, on trouve aussi parmi elles des personnes qui gagnent bien leur vie, comme un employé de banque par exemple. Des gens qui n’auraient pas besoin de partir. Ces personnes sentent qu’une occasion s’ouvre à eux, alors de crainte que cette fenêtre ne se referme trop vite, ils en profitent.

Les plus pauvres, eux, ne pensent pas à partir. C’est un gâchis pour tout le monde. Les meilleures forces s’en vont, les seules qui peuvent reconstruire ce qui a été détruit durant toutes ces années. Et nous, chrétiens, nous sommes particulièrement touchés. Les chrétiens avec leur sens de la cohabitation, de l’ouverture et leur humanité, pouvaient avoir un rôle décisif sur leur sol, là où ils sont nés et leurs pères ont toujours vécu. Avec le temps, ils auraient aidé leurs concitoyens musulmans à se libérer de l’idéologie djihadiste, dont ils sont eux-mêmes victimes. Nous avons ouvert nos églises, mais aussi les écoles, les dispensaires et les hôpitaux. On a eu pendant longtemps un réseau de structures qui a largement contribué à améliorer cette cohabitation et la vie sociale de la collectivité, en offrant un service à tous. Maintenant tout cela est destiné à disparaître.

Vous-même, l’année dernière, vous avez dû vous battre contre le phénomène d’émigration de prêtres et des religieux en Occident sans l’aval de leur évêque…
Mgr Sako : Les prêtres et les religieux qui fuient le Moyen-Orient sont des « migrants de luxe ». Ils profitent de leur statut, des connaissances et des appuis de l’Église pour prendre la fuite. Ils se présentent sous l’étiquette de personnes persécutées et s’en servent aussi pour gagner de l’argent. Certains réussissent même à faire des affaires sacrilèges qui rapportent bien. Beaucoup ont fui des zones pourtant sûres, où il n’y avait aucune persécution. Ils ont aidé ensuite leur famille à trouver une belle installation confortable, en Amérique du Nord par exemple. Sans l’autorisation de leur évêque, et en trahissant l’esprit du bon pasteur.

Mais les communautés de chrétiens orientaux émigrés en Occident ont besoin eux aussi de pasteurs…
Mgr Sako : Les évêques qui suivent les communautés de la diaspora ne peuvent pas venir « voler » des prêtres au Moyen-Orient. Qu’ils les cherchent au sein de leurs communautés, selon eux si fleurissantes. En embrassant le sacerdoce sur ces terres, on a offert nos vies au Seigneur, vouloir rechercher le luxe pour notre clan familial est donc impensable. Ces « migrants de luxe » sont un mauvais exemple pour le peuple. Notre sacerdoce doit se consommer là où les gens souffrent. Pour être à leur côtés, leur montrer qu’ici-même, dans cette situation, on peut vivre la joie de l’Évangile.

Récemment, vous avez dénoncé la confiscation de maisons et terrains appartenant aux chrétiens partis s’exiler. Et pas seulement sur les terres passées sous contrôle du califat…
Mgr Sako : Les régions sous contrôle de Daesh ne sont pas libérées. Peut-être parce que cela en arrange certains. Pendant ce temps-là, à Bagdad et Kirkuk les chrétiens sont expropriés illégalement de leurs maisons et de leurs terres. Un fait qui risque de nuire aux équilibres démographiques de la région. Une action internationale est nécessaire pour faire respecter les droits et propriétés de ceux qui ont été contraints de partir et envisageraient, pourquoi pas, de revenir. C’est à l’ONU de s’en occuper.

Y a-t-il une issue possible à ce supplice du Moyen-Orient ?
Mgr Sako : Je l’ai dit à la rencontre de la communauté Sant‘Egidio à Tirana (Albanie), puis à Paris, à la conférence organisée par l’Œuvre d’Orient: il n’y a pas de « bouton magique » à presser qui permette de tout résoudre en une seconde. Qui sait combien de temps il faudra encore pour rétablir cette situation si tragique. Pour vaincre l’idéologie djihadiste il faut que les autorités musulmanes et les gouvernements arabes interviennent.

Or, les cercles du pouvoir occidental, ont soutenu les forces et les États où les djihadistes ont le plus d’appuis. Maintenant, concernant les réfugiés, on fait levier sur le sens humain qui encore, habite heureusement beaucoup de gens. Mais en attendant, on cherche à cacher les connivences et les protections dont les djihadistes ont pu tirer profit, des flots d’argents et d’armes. Les guerres contre le terrorisme et pour la démocratie ont commencé en 2003, et voyez le résultat : le monstre Daesh est né ! Cela voudra bien dire quelque chose.

Adapté de l’italien par Isabelle Cousturié

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Published by Famille Karibou
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